claude langloisPour habiter ce mois de septembre, nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir la très fine analyse que Claude Langlois a consacrée au manuscrit B de Thérèse de Lisieux, dans un ouvrage qu'il a intitulé "Le poème de septembre" (ed. du cerf, 2002. ISBN 2-204-06894-2).

L'auteur, historien du catholicisme, a consacré plusieurs études aux différents manuscrits dits autobiographiques de Thérèse. Il s'est attaché à montrer en quoi le manuscrit B - adressé à soeur Marie du Sacré-Coeur, et daté du 8 septembre 1896- est bien plus qu'un simple exposé de la "petite doctrine" de Thérèse, comme on le croit communément. En effet, le lyrisme vibrant dont il est empreint lui confère une vigueur poétique qui va bien au-delà d'un simple exposé didactique.

La ponctuation expressive de Thérèse, ainsi que les conventions typographiques qu'elle utilise obéissent à une logique propre, qui confère au texte thérésien des modulations, un rythme et une harmonie dont l'auteur a découvert le sens caché. C'est ainsi qu'au sein de la compacité matérielle de son texte, Thérèse utilise, pour le faire respirer, une ponctuation particulière, omettant souvent les virgules et les points, émaillant son texte de nombreux points d'exclamation et de suspension, de majuscules , et travaillant à sa manière son propre texte en utilisant conjointement trois procédés graphiques différents: le grossissement des mots, l'italique (écriture penchée) et le soulignement, qui révèlent une relecture de soi, réflexive.

Après avoir mis en lumière la fonction expressive de cette pratique typographique, l'auteur va plus loin et démontre en quoi cette pratique révèle une organisation profonde du texte: il s'agit bien d'un poème en prose, dont C.Langlois présente la transcription en quatre parties distinctes. Cette structure quadripartite est établie grâce à l'analyse de la typographie thérésienne autant que par le sens du texte: la composition comprend un prélude (le rêve des tois Carmélites et la vision d'Anne de Jésus) et un triptyque.
La première partie est comme une ouverture, par le souvenir, à ce qui va suivre: la découverte par Thérèse de sa vocation à l'Amour comme remède au tourment de ses désirs. Dès lors, les parties du tripyque sont définies ainsi: "le martyre des désirs", la "vocation à l'amour", et la parabole du petit oiseau et du divin soleil, au coeur desquelles le thème de l'enfance, véritable leitmotiv du poème, lui confère son unité.
Ces oscillations entre réel et imaginaire encadrent la partie plus didactique du poème: elles sont sensibles au début du manuscrit (le rêve) et à la fin, avec la parabole qui joue le rôle d'un épilogue. Il y a donc deux écritures coexistantes, bien distinctes et dont Thérèse a pleine conscience: l'une narrative, utilisant l'imaginaire, et l'autre plus didactique, orientée par la nécessité de réaliser, comme Mère Agnès le lui avait demandé, un exposé de la "petite voie".
Les conventions typographiques corroborent cette constatation: l'usage des points de suspension correspond en effet à une fonction émotive , alors que l'usage du soulignement, des majuscules et des italiques révèle une dimension didactique évidente.
D'autre part, on ne peut qu'être frappé, dit l'auteur, par la virtuosité de l'écriture thérésienne, révélée jusque dans la composition tripartite du poème, dont chaque partie est d'égale longueur. Lorsque l'on sait le peu de temps que la jeune Carmélite pouvait consacrer à l'écriture, et que ce manuscrit a été écrit en quelques jours, à partir du 8 septembre, pendant sa retraite spirituelle annuelle, on ne peut que s'incliner devant une telle prouesse, et devant la beauté de ce poème en prose qui fonde une révolution spirituelle. Cette révolution spirituelle se révèle dans une forme originale, d'une modernité d'écriture étonnante, fondée sur le rythme intérieur, ce qui l'apparente au verset claudélien.

Une passionnante enquête historio-graphique.