Chaque semaine, une carmélite nous partage comment elle vit un texte de Thérèse.

« Plus tu seras pauvre, plus Jésus t’aimera, Il ira loin, bien loin pour te chercher. » (LT211)

DSC_0564_800x530Cette phrase je la comprends aujourd’hui d’une façon tout-à-fait différente de la façon dont je la comprenais autrefois. Au début de ma vie religieuse, « plus tu seras pauvre, plus Jésus t’aimera », je le traduisais : je vais me dépouiller, c’est-à-dire je vais lâcher tout ce qui faisait ma vie autrefois avant d’entrer au carmel et puis Jésus m’aimera. Mais aujourd’hui, je la comprends autrement : « plus tu seras pauvre », ça veut dire : plus tu accepteras qui tu es sans jugement positif, négatif, plus tu seras réconciliée avec ce que tu es, plus tu seras dans l’action de grâce que Dieu t’ait faite comme ça, moins il y aura la question de l’apparence, du bouclier que tu mets devant soi pour te protéger des difficultés, des souffrances, du monde, alors plus tu laisseras Jésus t’aimer. Jésus m’a créée, Il m’aime comme ça, Il m’a choisie. Je ne dis pas ça parce que je suis carmélite, c’est vrai pour n’importe quel être humain.

Je crois que la pauvreté c’est d’en arriver à l’humilité. L’humilité ce n’est pas de dire : je ne suis pas capable de…, je suis une pauvre personne ; l’humilité, c’est de se prendre comme on est, sans jugement sur soi, avec ses qualités comme ses défauts. Et là il y a forcément une ouverture puisqu’on n’est plus enfermé par le regard des autres, ou même de nous-mêmes, sur ce que l’on est ou voudrait être. On n’est plus dans ça, donc il y a une ouverture qui se fait sans même qu’on s’en aperçoive et qui permet de donner un espace à Jésus pour venir nous aimer. Jésus, lui, est tout le temps en train de nous aimer mais le problème c’est : est-ce que je vais me laisser aimer, est-ce que je vais le laisser rentrer ou non ?

Profession_MP_Philippe_330_532x800Autrefois, j’aurais bien fait comme dans la petite histoire de la personne qui ne veut pas laisser Jésus rentrer dans sa maison sous prétexte qu’elle est mal rangée : je voulais commencer par ranger, par me dépouiller, pour que Jésus entre dans un truc complètement vide où je lui aurais fait de la place. Mais non, ce n’est pas ça, c’est lui qui va faire sa place. Il ne va pas rentrer dans la place que je lui aurai préparée, mais dans la place qu’il a préparée en moi de toute éternité et qui ne demande qu’à s’ouvrir.

Concrètement, comment en arriver à cette pauvreté là ? Il y a une vieille histoire sur un père du désert qui priait Dieu de le faire grandir dans l’humilité. Et sa journée s’est passée de façon infernale : il n’a eu que des problèmes avec ses frères, son travail était raté,… Alors à la fin de la journée il demande : mais Dieu où étais-tu ? Et Dieu lui répond : tu m’as demandé l’humilité, alors je t’ai envoyé des humiliations. Il n’y a une chose qui fait grandir en humilité, c’est justement les coups qu’on prend sur le personnage qu’on s’est fabriqué et qui n’est pas le véritable moi.

Par exemple, j’ai tendance à me mettre en colère quand je ne comprends pas une sœur ou qu’elle ne me comprend pas. Avant, je vivais ça mal, maintenant je me dis : je ne suis pas guérie de cette tendance, ce qui est de ma responsabilité c’est d’aller demander pardon à la sœur si j’ai été un peu brutale et puis de ne pas me juger moi-même, d’accepter que je sois encore tombée, et le remettre à Dieu. Et puis c’est ter-mi-né, on n’en parle plus. Le lendemain, je ne vais pas me redire : qu’est-ce que j’ai été nulle hier ! Il me faut m'appuyer sur la miséricorde infinie de Jésus qui noie tout cela.

C’est vrai aussi dans l’autre sens : je suis douée pour certaines choses, tant mieux. Si on me les demande, je ne vais pas en faire un complexe. L’humilité n’est pas de voir les choses qu’en négatif, il faut voir aussi ce qui est positif : c’est bien, j’ai pu rendre service à la communauté parce que Dieu a mis un talent en moi. Et bien j'en rend grâce, ça rejaillit sur la communauté, tant mieux.

DSC_0130b_800x530« Plus Jésus t’aimera », ce n’est pas donc parce que moi j’ai fait l’effort de me dépouiller. Jésus attend simplement que je laisse déployer en moi son amour qu’il a déjà mis en graine, en germe et qui attend un peu d’air, d’espace.

« Il ira loin, très loin pour te chercher » : même si je lui ferme la porte complètement, Jésus trouvera le moyen de passer, même si je suis hyper bouclée, même si je ne veux pas, Il y arrive. Par expérience, je sais qu’il y a des moments dans la vie où il y a un craquement, une fêlure. C’est pour ça que les gens découvrent Dieu souvent au moment des deuils, des maladies. Des athées disent qu’on se tourne vers Dieu quand on a un problème, mais ce n’est pas ça : dans ces moments-là il y a quelque chose de notre armure qui est affronté aux questions de sens les plus importantes de notre existence. Et alors quelque part il y a une ouverture qui se fait et Dieu en profite. Il était déjà là mais il entre par la faille. Comme un bon chirurgien, il répare ce qui est abîmé, meurtri... il ouvre un espace où je peux le découvrir... un espace rempli de paix, de joie et d'amour qu'il veut combler pour mon bonheur.

Une carmélite

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